EPHEMERIDE

Malicieusement proustien

On pouvait trouver à l’époque de Proust, dans les jardins du bas des Champs Elysées un petit pavillon treillissé de vert qui servait de « lieu d’aisance ». Il était tenu par une vieille dame qui, d’après Françoise (cuisinière, figure haute en couleur de La Recherche du Temps perdu), était d’une bonne famille mais qui avait eu des « revers ». Il se pouvait même qu’elle fût « marquise ». Elle causait souvent, à l’entrée de cette toilette publique, avec un garde forestier, un de ses intimes, et un jour le Narrateur qui attendait sa grand-mère, entendit cet échange :

"Alors, disait-il, vous êtes toujours là. Vous ne pensez pas à vous retirer.

Et pourquoi que je me retirerais, monsieur ? Voulez-vous me dire où je serais mieux qu’ici, où j’aurais plus mes aises et tout le confortable ? Et puis toujours du va-et-vient, de la distraction; c’est ce que j’appelle mon petit Paris : mes clients me tiennent au courant de ce qui se passe. Tenez, Monsieur, il y en a un qui est sorti il n’y a pas plus de cinq minutes, c’est un magistrat tout ce qu’il y a de plus haut placé. Eh bien ! Monsieur, s’écria-t-elle avec ardeur … depuis huit ans, vous m’entendez bien, tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l’autre, ne salissant jamais rien, il reste plus d’une demi-heure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins. Un seul jour il n’est pas venu. Sur le moment je ne m’en suis pas aperçue, mais le soir tout d’un coup je me suis dit : « Tiens, mais ce monsieur n’est pas venu, il est peut-être mort. » ça m’a fait quelque chose parce que je m’attache quand le monde est bien. Aussi j’ai été bien contente quand je l’ai revu le lendemain, je lui ai dit : « Monsieur, il ne vous était rien arrivé hier ? » Alors il m’a dit comme ça qu’il ne lui était rien arrivé à lui, que c’était sa femme qui était morte, et qu’il avait été si retourné qu’il n’avait pas pu venir. Il avait l’air triste assurément, vous comprenez, des gens qui étaient mariés depuis vingt-cinq ans, mais il avait l’air content tout de même de revenir. On sentait qu’il avait été tout dérangé dans ses petites habitudes. J’ai tâché de le remonter, je lui ai dit : « Il ne faut pas se laisser aller. Venez comme avant, dans votre chagrin ça vous fera une petite distraction. »

La « marquise » reprit un ton plus doux, car elle avait constaté que le protecteur des massifs et des pelouses l’écoutait avec bonhomie sans songer à la contredire, gardant inoffensive au fourreau une épée qui avait plutôt l’air de quelque instrument de jardinage ou de quelque attribut horticole.

Et puis, dit-elle, je choisis mes clients, je ne reçois pas tout le monde dans ce que j’appelle mes salons. Est-ce que ça n’a pas l’air d’un salon, avec mes fleurs ? Comme j’ai des clients très aimables, toujours l’un ou l’autre veut m’apporter une petite branche de beau lilas, de jasmin, ou des roses, ma fleur préférée.

L’idée que nous étions peut-être mal jugés par cette dame en ne lui apportant jamais ni lilas, ni belles roses me fit rougir, et pour tâcher d’échapper physiquement—ou de n’être jugé par elle que par contumace—à un mauvais jugement, je m’avançai vers la porte de sortie. Mais ce ne sont pas toujours dans la vie les personnes qui apportent les belles roses pour qui on est le plus aimable, car la « marquise », croyant que je m’ennuyais, s’adressa à moi :

Vous ne voulez pas que je vous ouvre une petite cabine ?

Et comme je refusais :

Non, vous ne voulez pas ? ajouta-t-elle avec un sourire; c’était de bon cœur, mais je sais bien que ce sont des besoins qu’il ne suffit pas de ne pas payer pour les avoir.

A ce moment une femme mal vêtue entra précipitamment qui semblait précisément les éprouver. Mais elle ne faisait pas partie du monde de la « marquise », car celle-ci, avec une férocité de snob, lui dit sèchement :

Il n’y a rien de libre, Madame.

Est-ce que ce sera long ? demanda la pauvre dame, rouge sous ses fleurs jaunes.

Ah ! Madame, je vous conseille d’aller ailleurs, car, vous voyez, il y a encore ces deux messieurs qui attendent, dit-elle en nous montrant moi et le garde, et je n’ai qu’un cabinet, les autres sont en réparation. "

Marcel Proust (Le côté de Guermantes P.309, La Pléiade)

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Commentaires

10.10 | 13:28

Aimer ne se négocie pas - oh que non. L'amitié non plus. Amour Amitié ces deux piliers de la vie - Merci Annie de si bellement nous le rappeler.

...
25.01 | 07:56

MAGISTRAL, DEVOS

...
06.08 | 15:40

Bonjour Anne Marie,

Quel plaisir d'écouter Pascal Quignard, que je n'ai jamais réussi à lire, je vais essayer à nouveau avec "l'Homme au trois lettres".

marc

...
13.07 | 17:23

plus de cejourdhui! horreur et damnation, poussée de fièvre; je n'avais pas vu ce dernier et me consolais dans Talents et en égrenant tes délicieuses arilles

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