Cartes postales postées

 

 

-« Cueillez si m’entendez, n’attendez à demain,

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie… »

 Ce qui est merveilleux, en vieillissant, vois tu Ronsard, c’est le pouvoir d''admirer les pivoines de la vie !

Je t’assure que vieillir c’est rajeunir !

Ecoute le récit de cette brève soirée de printemps qui en est la douce preuve :

- Dans le jardin, enfin inondé de lumière, ce fut comme l’apparition de Madame Arnoux à Frédéric, comme le cactus rose qui retint Sido ou comme la joie qui surgit contre toute attente !

Nous avons, une amie de bien et moi, célébré ce moment fugitif où la pivoine a daigné venir dans le jardin, telle la tortue qui émerge fièrement de sa torpeur hivernale !

Le bouton s’était d'abord niché dans les feuilles de la plante lunaire comme l’oisillon dans le nid tout là-haut dans la glycine ; puis, il a  regardé autour de lui au cas où une fourmi ou mille auraient trop d’appétit pour lui ; rassuré il a mis sa robe de fête pour faire le beau. Cette  robe, d’abord froissée comme une ingrate parole, fut repassée de façon experte à la patte mouille de la rosée, en suivant avec application ses plis dans des valses de joyeux pétales.

La pivoine, vierge sage , vierge folle, enfin prête, s’est offerte, magnifique, à nos regards charmés.

Les oiseaux de passage, le moindre brin d’herbe et la Chine toute entière se joignirent à nous pour lever, sans vergogne, un verre pétillant de merlot des Hauts de Talmont, au plus intime de cette minute printanière. Quelques sushis, une note de Mozart, les carpes koï, les tulipes et le lilas entrèrent dans la danse de la nuit bleue de Zao Wu Ki, embrassant à la fois notre Humaine présence, la fidèle Nature, le mystère de l’Art qui, quoi qu’il en soit des vagues à l’âme vivent à l’unisson des temps.

Veux-tu, Ronsard fêter avec nous ce temps qui, comme l’amour, persiste et signe au-delà de l’âge dans des cycles qui nous émeuvent jusqu’à l’émerveillement ?

Cher(e)ami(e),

 

 Pour réchauffer son âme, il  faut parfois, faire vivre l’été en plein coeur de l’hiver.

Or, je ne sais ce qui me prend, en ce mois de Janvier, de penser FLEUR plutôt que NEIGE. 

En ouvrant quelques placards oubliés dans la maison de mon enfance, j’ai découvert aux alentours de Noël, des planches de croquis et d’études de fleurs, de fruits et de légumes qui m’ont incitée à aller faire mon marché poétique et artistique de- ci, de- là.

J’ai donc mis mon appareil photo en bandoulière et je suis allée visiter le nouveau jardin du musée Delacroix dans le sixième arrondissement de Paris. 

Le soleil et les fleurs sont à l’intérieur !

L’exposition s’intitule «DES FLEURS EN HIVER»: comment mieux dire? C’est aussi paradoxal que «Neige en été», et aussi charmant qu’un prénom japonais, pourtant ce ne sont pas d’élégants ikebanas qui sont là,  mais des faisceaux de couleurs, des coulées de fleurs sur des consoles, des vermillons en tulipes, des coquelicots en feu, des dahlias joyeux, de fières marguerites sauvages, des bleuets comme on n’en voit plus et des roses blanches, si blanches...

Vous entrez dans la maison du peintre, comme s’il vous attendait, comme s’il avait fait pour vous ces bouquets généreux. 

Il y a des aquarelles, des pastels , des huiles et fuse la couleur!

Peut-être y-a-t-il quelque chose d’un peu démodé ou d’un peu désuet sur ce marché, mais rien de fané ni de flétri. Ces fleurs ont la vigueur des tigres du peintre, et leur robe. La pâte de l’artiste n’est pas mièvre, si vous dites cela, ses fleurs sortent leurs griffes. 

Doux pourtant les pétales, tout doux.

Je caresse des yeux «un parterre d’hortensias, agapanthes et anémones sur trait de graphite» qui rampe ébouriffé, nonchalant, et j’admire des études de marronniers, de tournesols et de chardons qui me les font désirer comme des promesses. Quatre études de branches de lys embaument à côté d’iris décoiffés et pensants; timide, une branche de fuchsias s’épanche.

Je me penche alors sur le journal du peintre et je lis:

«Je réfléchissais sur les luisants jaunes de Rubens ce matin dans mon lit qui a des rideaux blancs.Le papier de la pièce est d’un vert chou tendre. la transparence donnait un ton vert aux parties sombres plus près du mur;les reflets,c’est à dire les plis saillants, étaient roses...»

De la couleur donc avant toute chose dans la pensée de Delacroix quand Verlaine, veut la nuance encor’ ...

Mais l’un est poète et l’autre peintre qui écrit ailleurs dans son journal, en plein coeur de l’hiver, le 16 décembre 1843: 

«Le poète se sauve par la succession des images, le peintre par la simultanéité.»

Et vous, ami(e),comment vous sauvez-vous?

Moi, je vous le dis, ce marché m’a comblée!

Au coeur de Janvier, recevez une bien chaude pensée,

Anny C.

 

 

Chers amis,

 

Se lever très tôt, c’est accorder le silence de l’aube à l’intime vibration, c’est tendre l’oreille à la vie qui frappe aux grandes portes de la nuit.

Quand le noir se fait gris velours, participer au ballet des étoiles, c’est fêter l’indicible dans les mots et faire des bouquets d’étranges notes.

Quand le silence se révèle en noir et blanc sur la pellicule du temps, l’heure ne compte pas, l’horloge respire à son aise et le calme règne
comme un grand cerf dans la forêt des contes ; un concerto se joue à l’intérieur de soi.

Vous le savez bien sûr, quand cet espace temps enveloppe les objets familiers, sa matrice nourrit chaque goutte de son.

Il est une heure pleine. Avant elle, la lourde nuit est close.

"Rien ne bouge au front des palais » écrit Rimbaud, de Ce Tout qui s’anime dans l’ombre.

A l’heure dite, Irrawaddy grand ouvert, elle se donne à la mer d’Andaman.

Là, les mots comme des dauphins folâtrent dans les alluvions fertiles déposées sur les berges.

Liberté de l’aube.

Innocente lame de fond.

Troublé de tant d’ardeur, le ciel fait un ballet de soies de verre fragiles et changeantes.
Comme ce doit être gai de vivre une aube à Murano où la danse se mire dans la lagune !

Mais partout, n’est-ce pas, les aubes sont propices plus que « navrantes »!

Le jour qui s'offre à nous qui sommes matinaux, est tout ébouriffé : tel un enfant venant au monde, il naît dans des feux solaires et des rouges sang. Encore empreint de pur silence, joyeux, ni accablé de mémoires anciennes, ni lourd de peines, il ne baille ni ne rompt. Il chante. Engageant, régénéré, il dépose le monde dans nos bras,  avec ses lumières vives, ses ombres portées, sa complainte, sa fureur et ses surprenantes rencontres du réel présent.

Il faut tisser et tisser encore la fibre énigmatique, puiser dans le cœur de la nuit la naissance du jour. 

Se lever très tôt c’est déjouer la mort.

Carpe noctem, chers amis!

 

Anny C


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Dans le train Bordeaux -Paris , décembre 2012


Chers amis,


Quai de gare, 5H du mat,  dans le hall le glauque est en suspens.

Le train me file sous le nez. 

Jamais la métaphore n’a été aussi vraie ! Le contrôleur me fait signe qu’il est désolé !

Moi aussi.

Pourtant je me suis levée aux aurores.Maintenant, je suis au bar, debout, dans l’attente du suivant.Il y a du monde autour de moi, du monde fatigué, du monde en colère, du monde qui n’est pas beau !Les barbes naissantes donnent mauvaise mine ( rien à voir avec ces barbes bichonnées à la mode).Les yeux en disent long de ce qui se tait, les jeans sont salis par la nuit.Une violence plane, j’entends  des refus de régler les cafés :

- 1euro 6O dit le barman.

- Je ne paierai pas rétorque le client.

- 1euro 60 répète le barman.

- 1euro 50 ! Répond l’autre.

- 1euro 60 rappelle le barman.

Le client paie.

Le suivant rejoue la scène.

On attend son tour…

La patience pèse une tonne.

Prévert et « son petit café crime arrosé rhum » est attablé à la table d’à côté.

On me sert, je m’éloigne du comptoir.Je trouve un siège, on me sourit à gauche : ne pas m’attarder, attendre le prochain départ, les yeux vides.

Je suis maintenant vraiment réveillée, mon café fume, il est extraordinairement bon et le croissant aussi. Finalement, je ne déteste pas ce hall à la Hopper. Enfin, ce n’est pas vraiment cela, ce qui ne me déplaît pas c'est d'être  au cœur d’une réalité sans commentaire. Il faut rater les trains, on ne perd pas son temps, on se retrouve un peu différent. Plus humain.

Le second TGV  arrive. Je monte vite dans le wagon, ouvre mon ordinateur pour vous écrire. Autour de moi, tous les ordinateurs s’ouvrent en cadence mais pas pour vous écrire!
Le temps file sous les rails, on arrive presque trop vite à Paris. Je m’étais installée dans cette autre réalité : rouler sur des rails sans penser à bifurquer. Cela ne pouvait durer. La vie est bifurcation ! Les barbes du matin ont fait place à des visages soignés. Des enseignants sont en sortie avec leurs classes : ils vont à la capitale !
Les adolescents sont heureux. Moi aussi.
Paris sera toujours Paris…  dit  la chanson.

Le train siffle son arrêt : Terminus. Drôle de mot!
Chacun sa vie.

La gare Montparnasse m’engloutit. Je suis vraiment dans le métro, debout, assise, me tiens à un pilier, titube…On entend des voix qui disent de faire attention aux pickpockets : ça y est un pickpocket s’est fait piquer : la rame s’arrête.

Violence et silence.Secousses,on repart.

Station Musée du Louvre. Arrêt, je descends.A pied, enfin !

Le Louvre ? Des arcades qui débouchent sur des losanges de verre blanc accrochés au ciel et la lumière diffractée par l’architecte Pei qui se joue de vous...
C’est tout à fait royal, un autre monde que celui de ce matin est là.
Il faut se déplacer, changer de point de vue, diffracter son regard pour se sentir vivant.

Dans le ventre du Louvre, telle Jonas dans celui de la baleine, je vois l’affiche de l’exposition RAPHAËL.
Un flot de lumière me caresse.

J’y suis, j'y reste.

Ce sont les visages que m'ont touchée: ils ont , chez Raphaël,le velouté du satin des roses. Les yeux se baissent délicatement sur l’existence, les drapés sont chauds et langoureux, les mains se prennent ou s’élèvent, le maître et l’élève se reconnaissent, il y a de la bonté dans les regards et de la beauté qui court d’une scène à l’autre. Le maître fait école. Tout nous semble facile, tout lui était labeur.
Je suis aimantée par le portrait de Bindo Altiviti qui m’a appelée ici.
 
Sa tournure est d’une telle élégance et sa lèvre d’une telle sensualité !

Naturellement.

Nonchalamment.

La courbe  m’envoûte, une harmonie divine accompagne le trait.

Et si on tue, on danse chez Raphaël. St Michel terrassant le dragon ne m' effraie pas, c’est une scène d’opéra.

J'apprends que la vie du peintre est émouvante : il meurt à 37 ans et follement amoureux, à en mourir dit la légende ! Amoureux , dirait Duras, forcément amoureux!
Mais les drapés gardent le secret du lit du peintre .
Moi, je me plais à le vouloir touché par la grâce.

Les couleurs sur sa palette rivalisent de rouges et d’ors, de bleus célestes, de verts nuancés et de traitres jaunes. Tout y est perspective et raffinement jusque dans les tapisseries.

Bien sûr, me direz-vous, il y a Michel- Ange, bien sûr il y a Léonard, et les anges au sourire et Dürer et Le Caravage que j'aime tant, bien sûr, mais il y a RAPHAËL en ce moment au LOUVRE et la chance de pouvoir aller admirer ses œuvres entre deux trains.


Au revoir chers amis et je dois ajouter avec Christian Bobin que « j’ai eu besoin de m’éloigner un peu de vous pour vous donner de vos propres nouvelles. »

Anny C.

 

 

 

 

 

Chers amis,

 

 

C’est, dans mon jardin, un streap tease généralisé : les arbres se dénudent à qui mieux mieux !

Ils me donnent  des frissons, me font tourner la tête comme feuille au vent. Sans  aucune pudeur, ils dévoilent leurs charmes, exposent leurs corps dans un ballet digne du Crasy horse ! Le jeune poirier lui-même est entré dans la danse ; lui qui ne donne encore aucun fruit, voilà qu’il joue les dévergondés et fait, tout nu, le beau !

La jeune vigne ne se couvre même pas  de sa célèbre feuille pour cacher sa nudité : nous voilà au paradis, dans les temps d’avant le péché originel !

Sa sœur, la vigne vierge, effeuillée comme une marguerite, ne rougit  plus en enfilant  côté sud des bas résilles qui dévoilent des zones claires comme des chairs.Je me demande parfois ce qu’en pense le voisin…

Le ginkgo biloba, viril et fort de sa réputation, arbore ses branches musclées, indifférent au temps qu’il fait et aux plaintes du vent. A ses pieds, l’herbe rase le sol et le gravillon devient tout pâlichon.

Ce sont, c’est vrai, les érables qui me touchent le plus : leurs feux se sont éteints et les voilà devenus squelettiques dans leur simple appareil.

Quand je passe à côté d’eux, je détourne pudiquement les yeux, enfouie dans mes châles, pour ne pas croiser leur regard!

Comme je ne suis pas de bois, je dois avouer que le lagerstroemia  a de bien belles branches, lisses comme des jambes de danseur, douces aussi ; vraiment je ne lui dirai pas d’aller se rhabiller, et je me demande même pourquoi il le ferait au printemps prochain ! Les oiseaux aiment se reposer sur ses jambes croisées et parfois, malgré le froid, ils chantent ; je leur donne alors quelques graines de pavot et nous rêvons ensemble à des fumeries d’opium, bercés par d’étranges  musiques.

Alors, sous la lune, des pages entières de Pierre Loti recouvrent le tronc de l’arbre de Judée dans les mille et une nuits de mon jardin d’ hiver.

Seuls l’olivier et les roseaux gardent leurs froufrous qui font heureusement chantonner  le vent et la sapinette encore trop jeune, attend Noël comme une enfant.

Dans ce cabaret en plein air, la lumière crépusculaire peint sur les arbres des ronds, des rayures, des taches, une déclinaison de bruns ; sa poésie sculpte les troncs sans les blesser, les caresse, les embrase, les maquille,  rend fantasques leurs formes et fantasmagorique mon jardin. Richard Buren pourtant n’y est jamais venu…mais vous, si vous y venez,mettez, s'il vous plaît,vos habits de gala…

Anny C.

Commentaires

19.05 | 17:23

Suite - … Je le trouve nettement plus fort par rapport à sa forme interrogative. Merci . marc

C'est tout..........,

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05.01 | 17:10

Bonjour Any,

J'écoute avec plaisir Léo Ferré que j'ai tardé à aimer...seul Jacques Brel me plaisait .

Comment se présente 2019 pour vous ? Utopia un an déjà

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02.11 | 07:51

Georges Brassens et sa poésie... pourquoi pas comme thème d’un atelier d’écriture ?...
Merci Anny pour ce texte prouvant son éternité...

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15.10 | 08:05

Merci Marc pour cette pépite sauvée au temps.

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