Cartes postales postées

LA LISEUSE

                Sur une plage de l’étang de Thau

 

          Chers amis, 

 

          Il y a, à Mèze, une population bon enfant qui se presse sur les bords de l’étang de Thau.

Au diable la politique et la crise, on verra bien à la rentrée…En marchant parmi les familles, j’ai éprouvé de la  sympathie pour elles ; je n’ai rien  ressenti de dérangeant comme cela m’arrive parfois dans certains lieux de vacances où une hystérie collective m’oblige à croire que je ne suis pas « des leurs… ».

J’ai sillonné  la plage, croisant deux petites filles qui jouaient à la pétanque « comme papa » avec des boules roses et bleues, des grands parents chargés d’âmes pendant l’été, qui se donnaient à cœur joie à leurs rôles d’anges gardiens, des dames qui papotaient, des hommes qui sirotaient, des couleurs vives, des jeux de -ci, des jeux de -là : la plage était animée comme une cour de récréation impressionniste.C’était apparemment un monde en paix.Mes yeux se sont un moment posés sur un petit monsieur assis sur une chaise de cuisine devant la porte de son jardin. Je me suis arrêtée pour le photographier mais j’ai ressenti une gêne à le faire.

Il avait un âge certain, avait dû bien travailler pendant de nombreuses années à la vigne ou à Sète s’il était de la région, en usine s’il venait du Nord, dans un commerce s’il était d’ailleurs…Ouvrier ou patron peu importait maintenant, il avait si souvent rêvé de sa retraite! Pourquoi faire ? Certains vont à la pêche, d’autres voyagent en car ou en camping car, d’autres suivent leurs femmes, attendent qu’elles prennent une décision de promenade, d’autres mangent et mangent encore chez les uns, chez les autres…d’autres meurent.Lui ne mangeait pas, ne pêchait pas, n’attendait pas, il était assis là sur sa chaise de cuisine, la sienne ou celle d’une maison louée pendant les vacances, ou celle de la maison de sa fille ou de son fils. Il était seul devant l’étang de Thau ; à ses pieds jouaient les enfants, vivaient les gens, l’eau clapotait sous le soleil, il faisait un peu de vent, le sable était blond ; les clichés se multipliaient sous ses yeux, ne le dérangeant pas, le monde était en place, il était, lui, à sa place, bien vivant sur sa chaise paillée, avec sa casquette à carreaux et sa chemise grise bien repassée. Il était arrivé quelque part. Il vivait la récompense d’une vie, il pouvait s’asseoir maintenant devant la porte, face à l’étang, entendre les bruits rassurants de cette humanité qui lui faisait du bien.Pourtant il n’était pas en train de s’égayer avec elle.Dans ses mains fatiguées, il avait un objet qui retenait toute son attention. Il ne le quittait pas des yeux. Il le dévorait. Il était captivé par lui.Que de temps il avait attendu pour  tenir cet objet dans ses mains et lui faire confiance !Il ne le tenait d’ailleurs pas n’importe comment, comme font certains, avec désinvolture, négligence ou violence, non, il le caressait, le soutenait, le protégeait du vent, empêchait que le sable ne vînt le griffer.

Le livre, ce livre, ce monsieur avait tant désiré le tenir un jour  dans ses mains, assis devant une porte, sans penser au lendemain,  le tenir pour le lire avec toute sa culture et son intelligence, avec toute sa curiosité et sa faim d’apprendre  jusqu’au dernier jour, qu’il se confondait avec lui.

Si j’ai remarqué ce lecteur, c’était aussi parce que ce livre était recouvert d’une liseuse en cuir brun comme celle qu’on m’avait offert pour ma communion solennelle et qui dort encore, bénie soit-elle, dans un tiroir d’une commode de la maison familiale. On protégeait alors les livres, on ne les jetait ni ne les recyclait, on les couvrait d’une peau délicate!Ces liseuses (quel beau nom !), étaient en cuir repoussé. Sur elles, il y avait parfois des oiseaux qui s’envolaient parmi les pages ou des montagnes de Chine ou des mers imaginaires.Je ne sais ce qui était gravé sur la liseuse de mon liseur, mais je sais qu’elle enveloppait un livre déjà jauni par le temps, un livre qui était peut-être un « prix » qu’il avait eu autrefois dans son école. De toute façon, un livre de prix ! Je me suis imaginée que c’était LE GRAND MEAULNES et que mon lecteur avait, comme Augustin  vécu une grande histoire d’amour dans sa jeunesse, que sa bien aimée avait la beauté d’ Yvonne de Galais .Je me suis imaginée qu’il la retrouvait en lisant le roman d’Alain Fournier qu’il protégeait jalousement des regards impudiques des passants.Mais peut-être lisait-il plutôt LE VIEIL HOMME ET LA MER… C’était peut-être un pêcheur de Sète qui avait si souvent pris dans ses filets de gros poissons qu’il ne pouvait désormais  les pêcher qu’entre les lignes. A moins que ce livre ne fût un roman policier qui le distrayait de toutes ses petites douleurs rhumatismales…N’empêche, comme on dit, ce livre avait bien de la chance d’être dans ses mains, enveloppé dans sa liseuse en cuir brun.

Aujourd’hui, une liseuse est un dispositif technique qui permet de stocker et de lire un texte sous format numérique.

Soit.

Mon lecteur, lui,  était semblable à la liseuse de Fragonnard, ou à celle de Renoir, ou à celle de Matisse, ou à celle de Corot…Mais les peintres  ne mettent-ils les livres que dans des mains de femmes ?J’ai donc cherché des hommes lisant et j’ai découvert cette belle sculpture d’Homme lisant d’Ousmane Saw ,Ce vieil homme en train de lire de Willem Van Meiris,La lecture de Guillaume de Derain.J’en passe…Il y a de nombreux tableaux sur ce thème…Mon liseur de l’étang de Thau était bien loin, lui,  de toutes ces œuvres d’art!Il était fait de chair et de sang, son livre mystérieux dans les mains, caressant la fine peau de sa liseuse qui en était toute retournée…Il devint ainsi, par sa présence insolite sur cette plage contemporaine, le sujet même d’un œuvre d’art et, ne pouvant, par pudeur le photographier ni le peindre par manque de talent, je me devais de l’immortaliser dans l’écriture, en faire son portait témoin du dernier homme de l’âge du livre comme objet précieux.Je ne lui ai rien dit et j’ai passé mon chemin avec, au cœur, un « frisson d’eau sous de la mousse ».

A quand la prochaine trouvaille de l’été ?

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Commentaires

02.11 | 07:51

Georges Brassens et sa poésie... pourquoi pas comme thème d’un atelier d’écriture ?...
Merci Anny pour ce texte prouvant son éternité...

...
15.10 | 08:05

Merci Marc pour cette pépite sauvée au temps.

...
14.10 | 10:21

Bonjour Any,

Une nouvelle pépite, que vous connaissez peut être - "Lettre d'une inconnue" - de Stefan Zwieg....

Bon dimanche ,

marc

...
25.09 | 17:16

Merci CHristine fidèle amie

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