DEDICACE


Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.
RILKE
FEUX


Dans les clairières de mon être
Mes poèmes sont des feux
Témoins des coupes et des ombres
Délivrées au fer rouge

Dans la fission des mots
Ils se trament dans l’âtre
Cherchent le vertige du vent
Dans les ifs

Pierres levées sur mes chemins de ronde
Ils écoutent le vibrant écho
Résonner entre les vivants
Au-delà de l’oubli
Vers le centre irradiant
A brûle pourpoint
De soie.




Anne-Marie Carrère
Anthologie poétique 2015
Editions Les Poètes Français



Anny C.

Commentaires

15.10 | 08:05

Merci Marc pour cette pépite sauvée au temps.

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14.10 | 10:21

Bonjour Any,

Une nouvelle pépite, que vous connaissez peut être - "Lettre d'une inconnue" - de Stefan Zwieg....

Bon dimanche ,

marc

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25.09 | 17:16

Merci CHristine fidèle amie

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25.09 | 15:15

Ce jourd’hui 25 Septembre .. page magnifique , texte extraordinaire de vérité et de sentiments .. qui n’a jamais vécu cela et n’a pas su comment l’ecrire. Merci

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