EPHEMERIDE

Majeur et vacciné ?

Les expressions françaises ne manquent pas de sel. Claude Duneton en avait fait sa tasse de thé! Aujourd'hui je ne peux résister à:

                  Majeur et vacciné
 

 
"La joie du chercheur parémiologue - ce mot bien savant désigne celui qui s'occupe d'étudier les proverbes et les locutions imagées - la joie, dis-je, de celui qui fouille les textes pour y découvrir des expressions, objets de sa convoitise, est de tomber dans un livre ancien sur une image que tout le monde croit récente - une métaphore qui paraît née d'hier dans la gouaille des faubouriens férus de langue verte. On imaginera donc mon plaisir, cet été, lorsqu'au détour d'un petit livre de Gérard de Nerval, réédition d'un texte de 1852, mon œil fut accroché par une locution qui a tellement un air de XXe siècle bien mûr que j'ai cru d'abord à une erreur de lecture ! Jugez plutôt : « Recomposons nos souvenirs. Je suis majeur et vacciné ; mes qualités physiques importent peu pour le moment, etc. » Cela se trouve dans Les Nuits d'octobre*, publié pour la première fois dans les numéros de L'Illustration d'octobre et novembre 1852.
 

Voilà qui surprend : la vaccination systématique contre la variole n'a finalement gagné les mœurs prophylactiques qu'au début du XXe siècle ; aussi, que l'on dise «Je suis majeur et vacciné», comme une sorte d'insistance bravache dans les années 1930, à la rigueur 1920, je le veux bien. Dans un ouvrage d'il y a vingt ans j'avais daté l'expression « milieu XXe », royalement - et mes excellents confrères Bernet et Rézeau, les seuls à la mentionner également dans leur Dictionnaire du français parlé (1989 au Seuil), la donnent comme contemporaine avec une citation de L'Événement du jeudi de 1986? C'est dire s'il y a de la surprise dans l'air ! Au milieu du XIXe siècle, la chose paraît extravagante.

La réunion des deux termes, majeur et vacciné insiste aujourd'hui sur l'aspect adulte d'une personne, le côté responsable de ses actes, particulièrement dans une situation qui pourrait être périlleuse et réclame une décision personnelle mûrement réfléchie. «Laissez-le faire du saut à l'élastique puisque c'est sa marotte. Après tout, il est majeur et vacciné !»? On me dira que vacciné, il vaut mieux l'être en ces périodes de grippe porcine où chacun craint pour ses abattis. Toutefois l'inoculation de la vaccine débuta en 1800, quatre ans après les expériences décisives de l'Anglais Jenner qui avait découvert le procédé empiriquement en observant l'immunité dont jouissaient les vachers, et qui fut qualifié en son temps de « bienfaiteur de l'humanité». La variole, ou la petite vérole, ou justement vaccine, maladie de la vache, était une affection grave autrefois, dont beaucoup d'enfants mouraient ou restaient marqués à vie sur le visage. Le médecin anglais Woodville vint exprès faire la démonstration devant des médecins français, et un hospice s'ouvrit bientôt à Paris (1801) pour répandre cette thérapeutique prévoyante, l'une des premières initiatives concernant la santé publique. La vaccination fut l'un des premiers grands espoirs de l'humanité souffrante dans cette première partie du XIXe siècle où les sciences prenaient leur essor.

Je ne sais pas si le petit Gérard Labrunie - né en 1808 - fut vacciné ou non ; il est fort possible qu'il le fût, sinon à la naissance, dans les années de grande audace qui marquent l'apogée de l'Empire et la naissance du Petit Roi de Rome, enfant prodigieux qui reçut probablement lui-même l'inoculation. Toujours est-il qu'employer métaphoriquement, plus tard, le mot vacciné signale un sens de la langue qui frise la divination. Mais, à propos, Nerval a peut-être inventé ce rapprochement des termes qui ne semble pas avoir constitué une expression courante. (A. Delvau ne la relève pas, ce qui montre qu'elle ne courait pas encore les rues). Peut-être le poète du rêve, de l'immatériel, se montrait-il là tout simplement prophétique ? Les poètes sont comme ça, créateurs?"

Il se peut enfin qu'un lecteur des Nuits d'octobre ait trouvé la formule à son goût quelque cent ans plus tard et qu'il l'ait rapportée à lui-même : « Je suis majeur et vacciné ! » Imaginons qu'elle ait plu à l'entourage de ce lecteur? Que la formule se soit alors répandue dans le Paris des caves de Saint-Germain-des-Prés? Ce qui expliquerait sa diffusion banalisée au milieu du XXe siècle.
Ce serait un cheminement peu ordinaire: une locution avec un père! Et quel père! Un poète si notoirement orphelin!"


Claude Duneton 2009 
né le 21 avril 1935 à Lagleygeolle et mort le 21 mars 2012 à Lille, est un écrivain, romancier et traducteur français, historien du langage, chroniqueur au Figaro Littéraire et comédien.)

Amoureux de l histoire de la chanson française également!

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Commentaires

06.08 | 15:40

Bonjour Anne Marie,

Quel plaisir d'écouter Pascal Quignard, que je n'ai jamais réussi à lire, je vais essayer à nouveau avec "l'Homme au trois lettres".

marc

...
13.07 | 17:23

plus de cejourdhui! horreur et damnation, poussée de fièvre; je n'avais pas vu ce dernier et me consolais dans Talents et en égrenant tes délicieuses arilles

...
29.01 | 10:27

pensées éphémères - non non non elles restent gravées dans les coeurs de + en + profondes avec le temps qui passe Rose-Marie

...
19.05 | 17:23

Suite - … Je le trouve nettement plus fort par rapport à sa forme interrogative. Merci . marc

C'est tout..........,

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