EPHEMERIDE

Jouer à naître partout

"En 1994 le Nouvel Observateur, pour fêter les 30 ans du journal (1964-1994), demande à 240 écrivains de raconter « une journée du monde » et sort ainsi un très bel album anniversaire hors-série. Marguerite Duras envoie à Jean Daniel un texte qui mérite d’être relu en ces temps où la folie politique d’une Amérique votant l’improbable nous met devant ce mur qui pourrait être construit à la frontière du Mexique, ce mur que Trump érige entre les hommes et les femmes, les blancs et les noirs, les milliardaires et le peuple." Article lu dans Diacritick ce magazine +++

Le 5 juin 1994, j’ai écrit.

J’ai écrit une lettre à une petite fille qui venait de naître.

Je vous envoie cette lettre, cher Jean Daniel.

Pour cette petite fille-là : ÉLÉONORE – tandis que des gens qui passaient dans la forêt désiraient parler à la petite fille qui venait d’être donnée au monde entier, toutes races mélangées, ô combien.

LE MOT QUI DIT LA FORÊT ÉLÉONORE.

Je suis très contente depuis quelques jours, contente pas comme d’habitude, contente comme si tu t’éclairais à toi seule, avec, déjà, ce regard qui ne sera qu’à toi, toute ta vie.

Je t’ai appelée d’un autre nom aussi — si une fois tu en as assez de l’un de ces deux noms, tu le diras à ta mère et elle donnera le nom, celui que tu désires porter quand déjà tu appelleras pour jouer à la marelle ou faire la courses avec les autres enfants.

Quand tu es sortie de ta mère, je te connaissais déjà. Déjà je te connais. Tu étais très belle quand je ne te voyais pas.

J’ai été très heureuse.

Ça a duré des semaines, ce bonheur-là de moi, que tu sois belle.

D’abord belle plus qu’avant de quitter la divine chaleur de ta maman.

Je t’ai nommée pour moi pouvoir dire ton nom comme moi je le dirai, tout entier.

Dans ton nom j’ai vu le mot qui dit la forêt.

Comme ça, moi, je suis heureuse, dire ce mot tout entier : Éléonore de la forêt.

Ce soir on va te voir et on va manger avec toi.

J’oublie de te dire que ton nom, tu dois le reproduire tout entier sur tes cahiers de classe.

Tu vois que tu seras aussi ma petite fille et en plus celle de la forêt.

Tu ne sais pas encore que c’est une forêt, mais ça ne fait rien.

Éléonore-de-la-forêt je t’embrasse comme je t’aime, beaucoup, beaucoup. Et ta mère et ton père avec toi.

Ce dimanche 5 juin 1994 à Paris.

Marguerite Duras-de-la-forêt, née à Saigon.

Un conseil à toi, à toi seule, le premier :

Va au Vietnam pour voir où nous sommes tous un peu nés pour jouer à naître partout. »

M DURAS

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Commentaires

06.08 | 15:40

Bonjour Anne Marie,

Quel plaisir d'écouter Pascal Quignard, que je n'ai jamais réussi à lire, je vais essayer à nouveau avec "l'Homme au trois lettres".

marc

...
13.07 | 17:23

plus de cejourdhui! horreur et damnation, poussée de fièvre; je n'avais pas vu ce dernier et me consolais dans Talents et en égrenant tes délicieuses arilles

...
29.01 | 10:27

pensées éphémères - non non non elles restent gravées dans les coeurs de + en + profondes avec le temps qui passe Rose-Marie

...
19.05 | 17:23

Suite - … Je le trouve nettement plus fort par rapport à sa forme interrogative. Merci . marc

C'est tout..........,

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