EPHEMERIDE

ce qui n'a pas de prix

"La seule issue qui nous est proposée est la marchandisation de tout et quand je dis tout, 

même de ce qui n'a pas de prix...c'est à dire l'art.  "

 

Annie Le Brun, née à Rennes en 1942, est une écrivain, poète et critique littéraire française.

 

extrait: le seul recours? Rimbaud?



"Que s’est-il donc produit entre avril et août 1873, le temps de cette « saison en enfer » ?

Longtemps, cette question m’a poursuivie, jusqu’à ce que, notre situation s’aggravant, j’en vienne à me demander si ce retournement de Rimbaud, au milieu du plus sombre des temps, ne représentait pas pour nous un recours.

Comme si après avoir pris tous les risques pour déserter les voies éclairées par la Beauté reconnue comme telle, Rimbaud avait soudain vu qu’il est une beauté toujours autre, une beauté, qui est, comme l’amour dont il rêvait, toujours à réinventer.

Qu’il la discerne aussi bien dans les « peintures idiotes », « toiles de saltimbanques, « enluminures populaires », « livres érotiques sans orthographe », « rythmes naïfs »… que dans la « félicité des bêtes » ou dans ses « folies » dont il connaît « tous les élans et les désastres », pour s’en laisser traverser en vagues déferlantes, c’est elle qu’il salue parce qu’il la découvre autant plurielle que singulière.

Cette beauté, qu’il écrit alors sans majuscule, vient de loin, de très loin. Son génie est d’avoir cherché à la saisir au plus près de sa violence première, de courir au-devant d’elle à travers les « déserts de l’amour », de se heurter à elle dans « l’azur qui est du noir », quitte à la reconnaître quand il ne se reconnaît plus. Mais pour affirmer en même temps que « Je est un autre » et ouvrir alors à chacun la souveraineté de tous les royaumes du singulier.

Nous lui devons aussi de rappeler qu’il importe à tout être d’en « trouver le lieu et la formule ». Et il nous en dit l’urgence, au moment même où la justesse sauvage de sa voyance le fait dénoncer, avec un siècle et demi d’avance, ce que nous subissons jour après jour, qu’il s’agisse de « l’horreur économique », de « la vision des nombres » et de l’univers qui en découle, voué « à vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance » comme à vendre aussi « les voix, l’immense opulence inquestionnable, ce qu’on ne vendra jamais(...)Je pourrais multiplier les exemples de cette quête éperdue de ce qui n’a pas de prix. En fait, rares sont ceux qui finissent par abandonner le désir de la faire leur dans le 

scintillement d’un éternel présent. Que le surgissement de la beauté l’accompagne de ses imprévisibles horizons n’a cessé d’inquiéter tous les pouvoirs, voilà justement ce qu’on veut nous enlever jusqu’au souvenir.

Jusqu’à quel point continuerons-nous d’y rester indifférents ? Jusqu’à quel degré consentirons-nous à y contribuer, fût-ce par inattention ? Jusqu’à quand accepterons-nous d’ignorer qu’il s’agit de la mise en place d’un genre inédit d’asservissement sinon de corruption ?"

 

 

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Commentaires

06.08 | 15:40

Bonjour Anne Marie,

Quel plaisir d'écouter Pascal Quignard, que je n'ai jamais réussi à lire, je vais essayer à nouveau avec "l'Homme au trois lettres".

marc

...
13.07 | 17:23

plus de cejourdhui! horreur et damnation, poussée de fièvre; je n'avais pas vu ce dernier et me consolais dans Talents et en égrenant tes délicieuses arilles

...
29.01 | 10:27

pensées éphémères - non non non elles restent gravées dans les coeurs de + en + profondes avec le temps qui passe Rose-Marie

...
19.05 | 17:23

Suite - … Je le trouve nettement plus fort par rapport à sa forme interrogative. Merci . marc

C'est tout..........,

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