EPHEMERIDE

COLETTE, patrimoine littéraire

"Dimanche.


Qu’est-ce que tu as?... Ne prends pas la peine, en me répondant: «Rien», de remonter courageusement tous les traits de ton visage; l’instant d’après, les coins de ta bouche retombent, tes sourcils pèsent sur tes yeux et ton menton me fait pitié. Je le sais, moi, ce que tu as.   Tu as que c’est dimanche, et qu’il pleut. Si tu étais une femme, tu fondrais en larmes, parce qu’il pleut et que c’est dimanche, mais tu es un homme, et tu n’oses pas. Tu tends l’oreille vers le bruit de la pluie fine -un bruit fourmillant de sable qui boit -, tu regardes malgré toi la rue miroitante et les funèbres magasins fermés, et tu raidis tes pauvres nerfs d’homme, tu fredonnes un petit air, tu allumes une cigarette que tu oublies et qui refroidit entre tes doigts pendants...   J’ai bien envie d’attendre que tu n’en puisses plus, et que tu quêtes mon secours... Je suis méchante, dis? Non, mais c’est que j’aime tant ton geste enfantin de jeter les bras vers moi et de laisser rouler ta tête sur mon épaule, comme si tu me la donnais une fois pour toutes. Mais aujourd’hui il pleut si noir, et c’est tellement dimanche que je fais, avant que tu l’aies demandé, les trois signes magiques: clore les rideaux, allumer la lampe, disposer, sur le divan, parmi les coussins que tu préfères, mon épaule creusée pour ta joue, et mon bras prêt à se refermer sur ta nuque...   Est-ce bien ainsi? Pas encore? Ne dis rien, attends que notre chaleur de bêtes fraternelles ait gagné les coussins. Lentement, lentement, la soie tiédit sous ma joue, sous mes reins, et ta tête s’abandonne peu à peu à mon épaule et tout ton corps, à mon côté, se fait lourd et souple et répandu comme si tu fondais...   Ne parle pas: j’entends, mieux que tes paroles, tes grands soupirs tremblants... Tu retiens ton souffle, tu crains d’achever le soupir en sanglot. Ah! si tu osais...   Va, j’ai jeté sur la lampe mon écharpe bleutée; tu vois à peine, à travers les tiges d’un haut bouquet de chrysanthèmes, le feu dansant; reste là, dans l’ombre, oublie que je suis ton amie, oublie ton âge et même que je suis une femme, savoure l’humiliation et la douceur de redevenir, parce que c’est un désolant dimanche de novembre, parce qu’il fait froid et qu’il pleut noir, un enfant nerveux qui retourne invinciblement, innocemment, à la féminine chaleur, qui ne souhaite rien, hormis l’abri vivant et l’immobile caresse de deux bras refermés.   Reste là. Tu as retrouvé le berceau; il te manque la chanson ou le conte merveilleux... Je ne sais pas de contes. Et je n’inventerai même pas pour toi l’histoire heureuse d’une princesse fée qui aime un prince magicien. Car il n’y a pas de place pour l’amour dans ton coeur d’aujourd’hui, dans ton coeur d’orphelin.   Je ne sais pas de contes... Te suffira-t-il, mon chuchotement contre ton oreille? Donne ta main, serre bien la mienne: elle te mène, sans bouger, vers les dimanches humbles que j’ai tant aimés.   Tu nous vois, la main dans la main et toujours plus petits, sur la route couleur de fer bleu, pailletée de silex métallique -c’est une route de mon pays.   Je te conduis doucement, parce que tu n’es qu’un joli enfant parisien, et je regarde, en marchant, ta main blanche dans ma petite patte hâlée, sèche de froid et rougie au bout des doigts.   Elle a l’air, ma petite patte paysanne, d’une des feuilles qui demeurent aux haies, enluminées par l’automne...   La route couleur de fer tourne, si court qu’on s’arrête surpris, devant un village imprévu...   Mon Dieu, je t’emmène religieusement vers ma maison d’autrefois, petit enfant policé et qui ne t’étonnes guère, et peut-être que tu dis, pendant que je tremble sur le seuil retrouvé: «Ce n’est qu’une vieille maison...» Entre. Je vais t’expliquer. D’abord, tu comprends que c’est dimanche à cause du parfum de chocolat qui dilate les narines, qui sucre la gorge délicieusement... Quand on s’éveille, voyons, et qu’on respire la chaude odeur du chocolat bouillant, on sait que c’est dimanche.   On sait qu’il y a, à dix heures, des tasses roses, fêlées, sur la table, et des galettes feuilletées -ici, tiens, dans la salle à manger -et qu’on a la permission de supprimer le grand déjeuner de midi... Pourquoi? Je ne saurais te dire... C’est une mode de mon enfance.   Ne lève pas des yeux craintifs vers le plafond noir. Tout est tutélaire dans cette maison ancienne. Elle contient tant de merveilles! Ce pot bleu chinois, par exemple, et la profonde embrasure de cette fenêtre où le rideau, en retombant, me cache toute...   Tu ne dis rien? Oh! petit garçon, je te montre un vase enchanté, dont la panse gronde de rêves captifs, la grotte mystérieuse où je m’enferme avec mes fantômes favoris, et tu restes froid, déçu, et ta main ne frémit pas dans la mienne? Je n’ose plus, maintenant, te mener dans ma chambre à dormir, où la glace est tendue d’une dentelle grise, plus fine qu’un voile de cheveux, qu’a tissée une grosse araignée des jardins, frileuse.   Elle veille au milieu de sa toile, et je ne veux pas que tu l’inquiètes. Penche-toi sur le miroir; nos deux visages d’enfants, le tien pâle, le mien vermeil, rient derrière le double tulle... Ne t’arrête pas au banal petit lit blanc, mais plutôt au judas de bois qui perce la cloison: c’est par là que pénètre, à l’aube, la chatte vagabonde; elle choit sur mon lit, froide, blanche et légère comme une brassée de neige, et s’endort sur mes pieds...   Tu ne ris pas, petit compagnon blasé. Mais j’ai gardé, pour te conquérir, le jardin. Dès que j’ouvre la porte usée, dès que les deux marches branlantes ont remué sous nos pieds, ne sens-tu pas cette odeur de terre, de feuilles de noyer, de chrysanthèmes et de fumée? Tu flaires comme un chien novice, tu frissonnes... L’odeur amère d’un jardin de novembre, le saisissant silence dominical des bois d’où se sont retirés le bûcheron et la charrette, la route forestière détrempée où roule mollement une vague de brouillard,  tout cela est à nous, jusqu’au soir, si tu veux, puisque c’est dimanche.   Mais peut-être préféreras-tu mon dernier royaume et le plus hanté: l’antique fenil, voûté comme une église. Respire avec moi la poussière flottante du vieux foin, encore embaumée, excitante comme un tabac fin. Nos éternuements aigus vont émouvoir un peuple argenté de rats, de chats minces à demi sauvages; des chauves- souris vont voler, un instant, dans le rayon de jour bleu qui fend, du plafond au sol, l’ombre veloutée... C’est à présent qu’il faut serrer ma main et réfugier, sous mes longs cheveux, ta tête lisse et noire de chaton bien léché...   Tu m’entends encore? Non, tu dors. Je veux bien garder ta lourde tête sur mon bras et t’écouter dormir. Mais je suis un peu jalouse.   Parce qu’il me semble, à te voir insensible et les yeux clos, que tu es resté là-bas, dans un très vieux jardin de mon pays, et que ta main serre la rude petite main d’une enfant qui me ressemble... "

Colette

Le voyage égaïste

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Commentaires

02.11 | 07:51

Georges Brassens et sa poésie... pourquoi pas comme thème d’un atelier d’écriture ?...
Merci Anny pour ce texte prouvant son éternité...

...
15.10 | 08:05

Merci Marc pour cette pépite sauvée au temps.

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14.10 | 10:21

Bonjour Any,

Une nouvelle pépite, que vous connaissez peut être - "Lettre d'une inconnue" - de Stefan Zwieg....

Bon dimanche ,

marc

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25.09 | 17:16

Merci CHristine fidèle amie

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