EPHEMERIDE

Champagne

"Je suis une adoratrice du champagne depuis très longtemps. Ce vin romanesque occupe une grande place dans ma vie. Je n'étais qu'une gamine lorsque j'ai bu ma première flûte. Avec des parents diplomates, la vie était une réception ininterrompue. Des centaines de personnes venaient chez nous tous les mois. En temps qu'enfant, je n'étais pas conviée mais pas très surveillée non plus. Je m'y faufilais à quatre pattes et j'avais remarqué que les adultes passaient leur temps à boire une sorte de limonade qui avait l'air très intéressante. Jusqu'au jour où j'ai fauché un verre à moitié plein. Ce fut le coup de foudre. J'ai tout de suite su que c'était la boisson de ma vie. J'avais deux ans et demi. Par la suite, j'ai appris que mon initiation s'était faite au Laurent-Perrier, la cuvée officielle de l'ambassade de Belgique dans ces années-là. Aujourd'hui, je peux dire que c'était un excellent choix ! Comprenons-nous bien. Je ne bois jamais seule. Le champagne est un plaisir à partager. J'aime tellement ça que, lorsque je sais que je vais en boire, et si c'est une très grande étiquette, je me prépare physiquement et psychologiquement, comme on se prépare à un rendez-vous amoureux. J'essaie d'avoir des pensées très élevées et d'être très sentimentale toute la journée.

Physiquement, je m'y prépare par un jeûne absolu. Un rituel que j'ai découvert avec l'expérience. Une privation de boissons comme de nourriture jusqu'à la tombée de la nuit, moment où je prévois de boire ce breuvage magique. Je n'avale rien d'autre qu'un peu de thé et d'eau. Je prétends que le champagne fonctionne beaucoup mieux quand on le boit totalement à jeun. Les papilles gustatives sont suractivées par l'abstinence. On perçoit donc ses moindres saveurs. Avec l'estomac vide, l'ivresse de l'élixir arrive très vite. L'ivresse du champagne est une très bonne ivresse. Il étourdit, pas davantage. Je parle bien sûr des très grandes cuvées. Il apporte un enivrement tout à fait joyeux, tout à fait mystique, une griserie que, loin d'éviter, je recherche. J'ai écrit un roman intitulé Le Fait du Prince , dans lequel les personnages passent leur temps à boire du champagne. Ce que disait Mme de Pompadour est absolument vrai. Le champagne est la seule boisson qui rend les femmes belles. Le vin rouge à tendance à brouiller le teint, ce qui est vraiment inesthétique. Les alcools lourds, comme le cognac ou le whisky, peuvent rendre l'ébriété vilaine, donner une drôle de démarche, un air pataud. Celle de la bulle reste totalement artistique, elle donne même très bonne mine. Quand une femme a bu ce vin de fête, on dirait qu'elle ne touche pas terre quand elle marche. Comme toutes les choses extrêmement bonnes, il ne faut pas désacraliser le champagne, il faut se rappeler que c'est une oeuvre d'art. En tant que telle, ça peut être très dangereux. Voilà pourquoi, dans l'un de mes romans, une bouteille de Cristal Roederer constitue une formidable arme du crime.

Quand la bouteille a été particulièrement exceptionnelle, elle mérite d'être gardée. Je conserve secrètement quelques sublimes cadavres associés à des événements exceptionnels. Moments de partage, moments amoureux... Je me souviens de tout. Un Krug Clos du Mesnil 2001, très grand souvenir dans ma vie dont je garde jalousement la bouteille. Mon champagne préféré demeure Dom Pérignon 1976. Quand on me reçoit, il ne faut se poser aucune question sur ce que l'on va me servir à boire. Du moment que c'est un très bon champagne, je serai parfaitement heureuse. Je veux bien croire que l'on me reconnaît autant à mon chapeau qu'à ce que je tiens à la main, une coupe de champagne.

Je préfère boire le champagne dans des flûtes et je garde en mémoire des flûtes baroques en cristal incrusté d'or, de pures merveilles. Le champagne constitue lui-même une forme d'or liquide. Je ne dirais pas que je "déguste" ou que je "bois", plutôt que je m'imprègne de champagne. La dose idéale est une bouteille pour deux. Je suis définitivement pour le brut. L'hérésie, c'est le rosé. Un des éléments de la noblesse de ce cru, c'est cette magnifique couleur dorée. Le rose, c'est charmant, mais pas noble. Donc je suis violemment opposée aux bulles roses. Cette bulle blanche me met dans une espèce de transe de joie, libère totalement ma parole, même si je parle assez facilement mais toujours sous contrôle. Je ne devrais pas dévoiler ce secret, c'est tout à fait idiot de ma part..."

A lire : Le livre d'Amélie Nothomb, "Pétronille", une ode à l'amitié et au champagne, paru en août 2014 aux Éditions Albin Michel 

Écrire un nouveau commentaire: (Cliquez ici)

123siteweb.fr
Caractères restants : 160
OK Envoi...
Voir tous les commentaires

Commentaires

06.08 | 15:40

Bonjour Anne Marie,

Quel plaisir d'écouter Pascal Quignard, que je n'ai jamais réussi à lire, je vais essayer à nouveau avec "l'Homme au trois lettres".

marc

...
13.07 | 17:23

plus de cejourdhui! horreur et damnation, poussée de fièvre; je n'avais pas vu ce dernier et me consolais dans Talents et en égrenant tes délicieuses arilles

...
29.01 | 10:27

pensées éphémères - non non non elles restent gravées dans les coeurs de + en + profondes avec le temps qui passe Rose-Marie

...
19.05 | 17:23

Suite - … Je le trouve nettement plus fort par rapport à sa forme interrogative. Merci . marc

C'est tout..........,

...
Vous aimez cette page