EPHEMERIDE

JOYCE CAROLL OATES

 

"Les maisons de notre enfance sont des maisons qui reviennent dans nos rêves, mais subtilement modifiées, comme des approximations, ou des interprétations du souvenir, et non le souvenir lui-même. Dans ces rêves, les maisons sont généralement plus grandes que dans la réalité, ont davantage de pièces, de portes mystérieuses menant... où cela ? Il y a toujours la promesse, alarmante, mais irrésistible, de pièces encore à découvrir, derrière un mur du fond, au grenier, peut-être, ou dans la cave de terre battue, des endroits encore inexplorés, qui nous font signe.Ta présence imprègne la maison, tu es la maison, ses pièces infinies et mystérieuses. Tu es la lumière brumeuse, l'odeur prenante de terre humide, l'herbe et le soleil, les poires sitôt mûres, sitôt blettes, légèrement meurtries.
Tu es ce bruissement, ce bourdonnement à peine audible dans le verger et dans les champs au-delà du verger. Tu es les cris des oiseaux au petit matin. Je te vois alors que tu me pousses sur la balançoire que papa m'a confectionnée, un tuyau d'un mètre quatre-vingts entre deux grands arbres du jardin ; je vois tes cheveux brun-roux, si merveilleusement bouclés ; tu portes une chemise, un corsaire bleu et des sandales. Je suis une enfant maigrichonne de huit ou neuf ans qui s'agrippe des deux mains aux cordes de a balançoire, les jambes tendues de plus en plus haut, poussant des cris d'excitation enfantine, m'envolant vers le ciel. Cela ressemble aux voyages en avion avec papa : sauf que c'est maman qui me pousse et que nous sommes bien en sécurité sur le sol. Si souvent j'ai souhaité te dire que, dans de soudaines trouées de soleil, à des centaines de kilomètres et à des milliers de jours de la maison, je suis ramenée dans ce monde comme dans le plus nourrissant des rêves, je suis envahie d'un sentiment d'étonnement, d'effroi, de tristesse devant tout ce qui s'est déjà enfui et tout e qui devra être abandonné, avec le temps.
Ce que nous imaginons être la vie, mais que nous ne pouvons expliquer, ne pouvons "mettre en mots" en dépit de tout notre vocabulaire ; ce que nous ne pouvons, n'osons dire à haute voix, cette succession de petits moments parfaits comme le mouvement de l'aiguille ,rouge des minutes sur la pendule General Electric de la cuisine, des moments liés les uns aux autres comme les perles pour constituer un collier, liées par contact, fil invisible, le mystère intérieur. Nous avons eu de la chance, et nous avons été heureux, et je crois que nous l'avons toujours su."

"Paysage perdu", Joyce Carol Oates (page 388

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Commentaires

06.08 | 15:40

Bonjour Anne Marie,

Quel plaisir d'écouter Pascal Quignard, que je n'ai jamais réussi à lire, je vais essayer à nouveau avec "l'Homme au trois lettres".

marc

...
13.07 | 17:23

plus de cejourdhui! horreur et damnation, poussée de fièvre; je n'avais pas vu ce dernier et me consolais dans Talents et en égrenant tes délicieuses arilles

...
29.01 | 10:27

pensées éphémères - non non non elles restent gravées dans les coeurs de + en + profondes avec le temps qui passe Rose-Marie

...
19.05 | 17:23

Suite - … Je le trouve nettement plus fort par rapport à sa forme interrogative. Merci . marc

C'est tout..........,

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