EPHEMERIDE


Pâté d'anguilles

Même beauté, tant soit exquise,
Rassasie et soule à la fin.
Il me faut d’un et d’autre pain ;
Diversité c’est ma devise.
Cette maîtresse un tantet bise
Rit à mes yeux; pourquoi cela ?
C’est qu’elle est neuve ; et celle-là
Qui depuis longtemps m'est acquise
Blanche qu’elle est, en nulle guise
Ne me cause d’émotion.
Son cœur dit oui; le mien dit non ;
D’où vient ? en voici la raison,
Diversité c’est ma devise.
Je l'ai jà dit d'autre façon
Car il est bon que l’on déguise
Suivant la loi de ce dicton,
Diversité c'est ma devise.
Ce fut celle aussi d'un mari
De qui la femme était fort belle.
Il se trouva bientôt guéri
De l'amour qu'il avait pour elle.
L'hymen, et la possession
Eteignirent sa passion.
Un sien valet avait pour femme
Un petit bec assez mignon:
Le maître étant bon compagnon,
Eut bientôt empaumé la dame.
Cela ne plut pas au valet,
Qui les ayant pris sur le fait,
Vendiqua son bien de couchette,
A sa moitié chanta goguette,
L'appela tout net et tout franc...
Bien sot de faire un bruit si grand
Pour une chose si commune;
Dieu nous gard de plus grand' fortune.
Il fit à son maître un sermon.
Monsieur, dit-il, chacun la sienne
Ce n'est pas trop; Dieu et raison
Vous recommandent cette antienne.
Direz-vous, je suis sans chrétienne ?
Vous en avez à la maison
Une qui vaut cent fois la mienne.
Ne prenez donc pas tant de peine:
C'est pour ma femme trop d'honneur;
Il ne lui faut si gros monsieur.
Tenons-nous chacun à la notre;
N'allez point à l'eau chez un autre,
Ayant plein puits de ces douceurs;
Je m'en rapporte aux connaisseurs:
Si Dieu m'avait fait tant de grâce,
Qu'ainsi que vous je disposasse
De Madame, je m'y tiendrais,
Et d'une reine ne voudrais.
Mais puisqu'on ne saurait défaire
Ce qui s'est fait, je voudrais bien,
(Ceci soit dit sans vous déplaire)
Que content de votre ordinaire
Vous ne goûtassiez plus du mien.
Le patron ne voulut lui dire
Ni oui ni non sur ce discours;
Et commanda que tous les jours
On mît aux repas, près du sire,
Un pâté d'anguille; ce mets
Lui chatouillait fort le palais.
Avec un appétit extrême
Une et deux fois il en mangea:
Mais quand ce vint à la troisième
La seule odeur le dégoûta.
Il voulut sur une autre viande
Mettre la main; on l’empêcha:
Monsieur, dit-on, nous le commande:
Tenez-vous-en à ce mets-la:
Vous l'aimez, qu’avez-vous à dire ?
M'en voilà soûl, reprit le sire.
Et quoi toujours pâtés au bec !
Pas une anguille de rôtie !
Pâtés tous les jours de ma vie !
J'aimerais mieux du pain tout sec:
Laissez-moi prendre un peu du vôtre:
Pain de par Dieu, ou de par l'autre:
Au diable ces pâtés maudits;
Ils me suivront en paradis,
Et par-delà, Dieu me pardonne.
Le maître accourt soudain au bruit,
Et prenant sa part du déduit,
Mon ami, dit-il, je m’étonne
Que d'un mets si plein de bonté
Vous soyez si tôt dégoûté.
Ne vous ai-je pas ouï dire
Que c'était votre grand ragoût ?
Il faut qu'en peu de temps, beau sire
Vous ayez bien changé de goût ?
Qu'ai-je fait qui fût plus étrange ?
Vous me blâmez lorsque je change
Un mets que vous croyez friand,
Et vous en faites tout autant.
Mon doux ami, je vous apprends
Que ce n'est pas une sottise,
En fait de certains appétis,
De changer son pain blanc en bis:
Diversité c’est ma devise.
Quand le maître eut ainsi parlé,
Le valet fut tout consolé.
Non que ce dernier n‘eût à dire
Quelque chose encor là-dessus
Car après tout doit-il suffire
D’alléguer son plaisir sans plus ?
J’aime le change. A la bonne heure,
On vous l'accorde; mais gagnez
S'il se peut les intéressés:
Cette voie est bien la meilleure:
Suivez-la donc. A dire vrai,
Je crois que l'amateur du change
De ce conseil tenta l'essai.
On dit qu'il parlait comme un ange,
De mots dorés usant toujours:
Mots dorés font tout en amours.
C'est une maxime constante:
Chacun sait qu'elle est mon entente:
J'ai rebattu cent et cent fois
Ceci dans cent et cent endroits:
Mais la chose est si nécessaire,
Que je ne puis jamais m'en taire,
Et redirai jusques au bout,
Mots dorés en amours font tout.
Ils persuadent la donzelle,
Son petit chien, sa demoiselle,
Son époux quelquefois aussi;
C'est le seul qu'il fallait ici
Persuader; il n'avait l'âme
Sourde à cette éloquence; et dame
Les orateurs du temps jadis
N'en ont de telle en leurs écrits.
Notre jaloux devint commode.
Même on dit qu’il suivit la mode
De son maître, et toujours depuis
Changea d'objets en ses déduits.
Il n'était bruit que d'aventures
Du chrétien et de créatures.
Les plus nouvelles sans manquer
Etaient pour lui les plus gentilles.
Par où le drôle en put croquer,
II en croqua, femmes et filles,
Nymphes, grisettes, ce qu’il put.
Toutes étaient de bonne prise;
Et sur ce point, tant qu'il vécut,
Diversité fut sa devise.
JEAN DE LA FONTAINE

Madame, ( Lettre de Proust à COLETTE)


J'ai un peu pleuré ce soir, pour la première fois depuis longtemps, et pourtant depuis quelque temps je suis accablé de chagrins, de souffrances et d'ennuis. Mais si j'ai pleuré, ce n'est pas de tout cela, c'est en lisant la lettre de Mitsou. Les deux lettres finales, c'est le chef-d'œuvre du livre (j'entends de Mitsou car je n'ai pas encore lu En Camarades, j'ai de très mauvais yeux, je ne lis pas vite). Peut-être s'il fallait absolument pour vous montrer que je suis sincère dans mes éloges, vous dire que je ne me permettrais pas d'appeler une critique, appliquée à un Maître tel que vous, je trouverais que cette lettre de Mitsou si belle, est aussi un peu trop jolie, qu'il y a parmi tant de naturel admirable et profond, un rien de précieux. Certes quant au restaurant (au prodigieux restaurant - auquel je compare avec un peu d'humiliation mes inférieurs innombrables restaurants des Swann que vous ne connaissez pas encore et qui paraîtront peu à peu) (au restaurant qui me fait aussi penser avec un peu de mélancolie à ce dîner que nous devions faire ensemble et qui, comme rien dans ma vie depuis ce moment-là, et déjà longtemps auparavant -- ne s'est réalisé), le lieutenant bleu parle d'un joli vin qui sent le café et la violette, c'est tellement dans le caractère et le langage du lieutenant bleu. (À ce restaurant comme j'aime le sommelier, les dédains rêveurs etc...) Mais pour Mitsou il y a dans sa lettre des choses qui me sembleraient pas trop "jolies" si je n'avais trouvé dès le début (comme vous n'est-ce pas?) que Mitsou est beaucoup plus intelligente que le lieutenant bleu, qu'elle est admirable, que son mauvais goût momentané en matière d'ameublement n'a aucune importance (je voudrais que vous vissiez mes "bronzes", il est vrai que je les ai simplement conservés, non choisis), et que du reste ce progrès miraculeux de son style rapide comme la Grâce, répond exactement au titre: "Comment l'esprit vient aux filles." (...)


Marcel Proust

&

 

Portrait de Proust par Colette

 



«  Il était un jeune homme dans le même temps que j’étais une jeune femme et ce n’est pas dans ce temps-là que j’ai pu bien le connaître. Je rencontrais Marcel Proust chez Madame Arman de Caillavet, et je n’avais guère de goût pour sa très grande politesse, l’attention excessive qu’il vouait à ses interlocuteurs, surtout à ses interlocutrices, une attention qui marquait trop, entre elles et lui, la différence d’âges. C’est qu’il paraissait singulièrement jeune, plus jeune que tous les hommes, plus jeune que toutes les femmes. De grandes orbites bistrées et mélancoliques, un teint rosé et parfois pâle, l’œil anxieux, la bouche, quand elle se taisait, resserrée et close comme pour un baiser… Des habits de cérémonie et une mèche de cheveux désordonnée.

 

Pendant de longues années, je cesse de le voir. On le dit déjà très malade. Et puis Louis de Robert, un jour, me donne « Du côté de chez Swann »… Quelle conquête ! Le dédale de l’enfance, de l’adolescence rouvert, expliqué, clair et vertigineux…Tout ce qu’on aurait voulu écrire, tout ce qu’on a pas osé ni su écrire, le reflet de l’univers sur le long flot, troublé par sa propre abondance. Que Louis de Robert sache aujourd’hui pourquoi il ne reçut pas de remerciement : je l’avais oublié, je n’écrivis qu’à Proust. Nous échangeâmes des lettres, mais je ne l’ai guère revu plus de deux fois pendant les dix dernières années de sa vie. La dernière fois, tout en lui annonçait, avec une sorte de hâte et d’ivresse, sa fin. Vers le milieu de la nuit, dans le hall du Ritz, désert à cette heure, il recevait quatre ou cinq amis. Une pelisse de loutre, ouverte, montrait son frac et son linge blanc, sa cravate de batiste à demi dénouée. Il ne cessait de parler avec effort, d’être gai. Il gardait sur sa tête – à cause du froid et s’en excusant – son chapeau haut-de-forme, posé en arrière, et la mèche de cheveux en éventail couvrait ses sourcils. Un uniforme de gala quotidien en somme, mais dérangé comme par un vent furieux qui, versant sur la nuque le chapeau, froissant le linge et les pans agités de la cravate, comblant d’une cendre noire les sillons de la joue, les cavités de l’orbite et la bouche haletante, eût pourchassé ce chancelant jeune homme, âgé de cinquante ans, jusque dans la mort. »

 

 


COLETTE

 

Commentaires

02.05 | 08:26

Merci Christine même bateau…bise Anne

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02.05 | 03:02

Annie , si je savais écrire j’aurai voulu décrire Mai 68 comme tu l’as décrit .. c’est si vrai et si déchirant .. parce que si vrai ! Merci 😅

...
27.04 | 08:34

MERCI CHRISTINE POUR CETTE FIDELITE AU-DELA DES ANS…BISOU ANNY

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27.04 | 08:31

Merci Christinedans cetetvfidélité au-delà des ans… bisosu Anne

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